Sur Sartre
Si Anders retrouve — on ne sait trop si c’est avec humour ou amertume — la reprise de certaines de ses thèses des années trente dans les ouvrages à succès de Sartre, quinze ans plus tard, la lecture qu’il en fait, après avoir assisté à New York à une représentation des Mouches, est tout simplement magistrale.
Bien qu’ils se soient sans doute croisés physiquement, notamment au cours d’Alexandre Kojève, ou qu’ils aient publié dans un même numéro des Recherches philosophiques, la revue d’Alexandre Koyré, les chemins de Sartre et d’Anders sont restés énigmatiquement parallèles. Sartre ignorant ou feignant d’ignorer son contemporain allemand, Anders découvrant l’existentialisme avec un train de retard comme il le dira lui-même.
Anders ne reproche pas seulement à Sartre d’employer des concepts ou des notions déjà existantes, entre autres sous sa plume, il se livre à une archéologie de ce qu’il nomme l’illusion sartrienne. Son regard s’exerce tant sur le plan de la tragédie — Oreste est un Prométhée récusant l’autorité des dieux, dans la lignée de ceux de Shelley, de Goethe ou d’Ibsen — que dans le registre philosophique.
C’est chez Heidegger qu’il discerne la source de cette illusion. L’engagement sartrien est celui d’un sujet qui ne conquiert sa liberté que dans le fait d’assumer son acte, comme Oreste revendique son crime. Cette supposée liberté implique le choix de l’action mais d’une action indéterminée, sans situation, constituant ainsi un nouveau nihilisme, un saut dans le vide en dehors du temps de l’histoire et de l’espace du monde.